À la lecture du chaos

D’aucuns parleront de la peinture de Silvère comme abstraite, par opposition au figuratif, sans doute. Mais elle est très concrète, très ancrée dans la matière. La peinture de Silvère est une peinture de l’exploration qui embrasse le cosmos, la pensée et le mystère de l’indicible. Peinture en évolution perpétuelle, elle se nourrit de toute sorte de phénomènes biologiques, physiques et oniriques, grâce auxquelles elle trace sa propre trajectoire. C’est en suivant les sept séries de l’œuvre, de Rythmes vitaux à Élégies, qu’on découvrira sa diversité.

Rythmes vitaux

Cette première série abonde en couleurs, en formes fractales, en géodésiques proliférantes. Magmatique, la matière déborde de toute part. Elle éclabousse par son énergie.

C’est le big-bang.

On passe du lisse [Porifera 3] au strié [Massacre], [Pluie d’Ideal] et au rugueux [Antimoine]. Les lignes sont très rares, à la place, il s’agit d’ensembles, de constellations [Nacre iridescente 2] et de flux [Tonio].

L’énergie est partout: courant, point d’intensité, flux, arc électrique, chute.

Si le corps est à appréhender dans la peinture de Silvère Jarrosson, il faut le considérer en premier lieu au sens de la science-physique, traversé par cette énergie, ce corps s’affuble de divers états : solide [Le baiser], liquide [Porifera 3], en fusion [Tonio], [Guam].

Les bases de la peinture de Silvère sont ici jetées : l’expérimentation.

Il s’agit d’une expérimentation à la fois scientifique, artistique et spirituelle. Scientifique, elle l’est au regard de l’évocation de ces phénomènes physiques. Mais elle l’est également dans la recherche de techniques et de procédés picturaux :

Avant le dripping, Silvère Jarrosson prépare sa peinture selon un procédé qu’il rapproche de la subduction : en déployant une pression suffisante, il glisse une couche de peinture blanche sous une couche de peinture colorée, ce qui va la déformer à la manière d’une plaque tectonique.

L’expérimentation artistique semble évidente dans la diversité des toiles de cette série de départ. Le jeune peintre s’essaie, en tire un plaisir certain dont il a pleinement conscience :

Le champ de l’expression s’élargit alors et le désir de créer apparaît spontanément. Ces premières toiles, chorégraphies impulsives, sont le résultat direct de cette naissance.

Enfin, l’expérience spirituelle vient compléter la quête du peintre, comme le mentionne la citation de Guillaume Cassegrain, que Silvère a choisi pour illustrer ses premières toiles :

La coulure pense et me fait penser, elle encourage en moi (en toi) une divagation incontrôlable de la pensée, des idées qui naissent alors que je la regarde.

Le scientifique, l’artistique et le spirituel ne cessent d’exister et d’interagir dans l’expérimentation picturale de Silvère Jarrosson. D’une série à une autre, ces trois fondamentaux s’affirment.

Rythmes vitaux est de fait le big-bang de cette expérimentation picturale. Son moteur, c’est la mise en abîme par le peintre de la puissance créatrice du sujet observé : le chaos et ses émanations protéiformes.

Le chaos n’est pas un état informe, ou un mélange confus et inerte, mais plutôt le lieu d’un devenir plastique et dynamique, d’où jaillissent sans cesse des déterminations qui s’ébauchent et s’évanouissent à vitesse infinie.

Comas

Le chaos commence à s’ordonner peu à peu.

Cette série est particulièrement cartographique : strates [Comas 11], [Inlandsis], agencements de formes [Massaï], émergence de forces à la fois qui construisent et détruisent, qui ordonnent et désordonnent [Électrochoc].

On assiste également à un aller-retour permanent entre le macroscopique et le microscopique, entre l’intérieur (réseau neuronal) : [Comas 1], [Comas 6] et l’extérieur (la carte : [Comas 7], [Comas 8], [Comas 9]).

Ce qui permet de passer de l’intérieur à l’extérieur, du macroscopique au microscopique, c’est la pensée onirique. À cet égard, le coma est une situation très particulière de cette pensée : entre la vie et la mort, l’ordonné et le désordonné, le visible et l’invisible.

Si on devait trouver une intention représentative dans la peinture de Silvère, c’est peut-être ces instants de passage, ce transitoire. Transitoire d’un paysage (un fleuve qui s’écoule), transitoire d’un réseau organique (échange inter-cellulaire), transitoire de la pensée (des idées naissantes).

La toile de Silvère n’est-elle pas une mise en abîme de l’acte créateur ? Dans le sens où à l’issue de cette transition évoquée picturalement, il y a avènement de quelque chose.

Par ailleurs, cet avènement se veut perpétuel dans le temps et infini dans l’espace. La série Détails suggère l’idée selon laquelle dans une partie d’une toile, une nouvelle toile peut se redéployer. De même qu’un rêve peut être enchâssé dans un autre.

Mais qu’est-ce qu’une idée naissante ? En neurologie, on pourra l’interpréter dans la coupe sombre, qui est un arc électrique qui s’établit entre deux neurones. Or l’arc est omniprésent dans la peinture de Silvère. Cet arc, c’est la manifestation physique, parfois chromatique, souvent spectaculaire et toujours éphémère, d’une connexion entre deux corps ou deux pôles. Attraction, acte délibéré de rapprochement ou désir.

L’arc, la coupe sombre, est en quelque sorte le sujet sous-jacent de la toile [Électrochoc]. Il est l’expression d’une puissance, qu’elle soit naturelle ou convoquée par la main de l’homme, du peintre.

Le [portrait à l’échelle] de l’artiste réalisé par le photographe Julien Benhamou évoque singulièrement cet arc. On y voit Silvère perché sur une échelle, à plus deux mètres de hauteur. Au sol, la toile est le réceptacle d’un jet de peinture blanche qui prend naissance au bout du bras tendu du peintre, dans un équilibre très instable. Tout est dit dans ce cliché ! Le photographe a tout capté.

À dessein, Silvère joue sur les échelles…

Créatures

Émanation du chaos, la créature, c’est l’émergence de l’être vivant. Êtres difformes, polychromes, irisés, mouvants, toujours en devenir.

Série de l’étrangeté, ces créatures sont l’émanation de notre imagination. Elles disposent quasiment toutes de racines longilignes, flottant dans l’espace, se déployant tout azimut. Ces créatures se disséminent également [Créature 3 et 8]. On est au point de rencontre entre le végétal et l’animal, mais toujours pris dans un processus de création (pro-création)

Dans la peinture de Silvère Jarrosson, par ailleurs, pour la première fois, des lignes sont tracées, des lignes porteuses d’une intention propre. Pourvues de ces lignes-racines, ces créatures ne forment-elles pas un ballet céleste ?

De là, la créature nous ouvre sur une nouvelle lecture du chaos, celui du mouvement qui fait sens, dans la quête d’une harmonie. L’éclair originel, la coupe sombre neuronale finit par aboutir au mouvement harmonieux de la vie. Même s’il n’en demeure pas moins étrange.

No man’s land

Dans cette série, on revient au minéral, mais pas seulement. On aborde aussi la mesure de l’espace, au sens où le peintre est arpenteur. À ce stade, il y a clairement évocation du rapport de l’homme avec l’univers :

Mes No man’s land sont les divagations d’un homme solitaire, perdu dans son monde. L’exploration du désert.

Et quelle est la nature de ce rapport ? Essentiellement le questionnement. D’une part, ce questionnement est sujet d’inquiétude, mais d’autre part, il est moteur de l’expérience et de l’exploration.

On a vu que la peinture de Silvère Jarrosson était une mise en abîme de l’expérience : il y a l’expérimentation technique dévolue à l’élaboration des toiles (innovation), et en parallèle le terrain pictural qui en émane, sur lequel notre œil de spectateur va pérégriner, découvrir.

Or chez Silvère Jarrosson, exploration et expérimentation sont semblables, eu égard à son approche artistique de l’espace évoqué plus haut : intérieur et extérieur, microscopique et macroscopique.

Suggère-t-il que l’homme est perdu dans l’espace infini du cosmos ou bien dans les replis infinis de ses pensées ? Les deux à la fois. Ce refus de se déterminer dans l’espace ou à figer ses pensées est moteur.

Ce refus est délibéré.

Fragments & Cryptiques

Ces deux séries présentent un intérêt à être regardées ensemble car elles se font écho de la manière suivante : Fragment appartient à l’aérien et Cryptique au tellurique. Le ciel et la terre. On entre dans ces deux séries par la science naturelle, un cabinet de curiosité où le peinture nous donne à voir des singularités biologiques et géologiques : le grain, la roche stratifiée, une aile de mammifère volant ou nageant, etc.

Dans Les Mots et les choses, Michel Foucault évoque la naissance de la littérature par le fait que les mots ne se réduisent plus à la seule fonction de représentation mais existent pour eux-mêmes. Avec Silvère Jarrosson, on est dans ce même processus : la peinture part d’une représentation du vivant et de la terre, fille des sciences naturelles, pour nous amener vers une poésie de la matière et du mouvement.

Le tellurique, c’est le sommeil ou la mort. L’aérien, c’est la puissance de la vie. Bref, les obsessions intemporelles de l’homme qui ont toujours été au centre des sciences et de l’art.

Dans Cryptique, planches radiographiques ou coupes géologiques, on ressent la densité de la matière, la quantité de force qu’il a fallu pour la constituer et celle qu’il faut pour l’extraire et parvenir à l’observer dans sa brutalité primitive. L’histoire de la terre, qui est aussi la nôtre, n’est pas un long fleuve tranquille.

Dans Fragment, on s’est délesté de la terre et nous nous sommes affranchis de ses forces de gravitation grâce à une magie qu’on se gardera d’expliquer mais que nous contemplons avec extase, amplificatrice d’une sérénité, loin de la brutalité géologique.

Surfaces aqueuses et corps rugueux, Fragment & Cryptique ne sont-elles pas à rapprocher au lisse et au strié de Gilles Deleuze ?

Le nomade ne se déplace pas, il habite un espace lisse, traversé de lignes de fuites et de multiplicités. Un espace lisse est un espace ouvert, un espace d’errance, c’est un espace de l’immanence et non un espace strié et fermé sur lui même divisé en parcelles. Un espace fermé est un espace que l’on partage, que l’on divise, que l’on restreint. Un espace ouvert est un espace ou l’on se répartit, un espace non divisé, un espace complet, un tout.

La pensée est affectée par l’espace. Dans un mode sédentaire, l’espace a été fermé et les données sont ordonnées sur un plan de la transcendance (verticalité et hiérarchie). Dans un mode nomade la pensée circule elle suit les lignes de fuite, elle est dans tout. On pourrait parler d’un mode de pensée aléatoire, intuitif, libéré des espaces clos de la pensée transcendantale.

Et à chaque peintre, ses espaces…

Élégies

Cette série poursuit les toiles élaborées dans la série Fragments. On retrouve les surfaces lisses et oniriques, traversées par des ondes qui leur donnent du mouvement.

Si la couleur est présente avec une certaine discrétion (irisations et dégradés), en revanche le blanc est omniprésent. Le blanc entoure les fragments, mais il pénètre aussi à l’intérieur, de sorte qu’on ne sait pas s’il s’agit de vide ou de plein. Les fragments naviguent entre les deux.

C’est tout le sujet des Élégies.

La transparence des fragments (le fait de voir quelque chose à travers, entre ou au-delà), c’est faire de la toile un instrument optique à part entière. Là, tel fragment enveloppe un [clavecin], là tel autre accompagne des danseurs dans une chorégraphie [Aura]. C’est donner à la toile un autre statut que celui de sujet pour en faire un instrument de lecture, un medium du visuel.

La peinture de Silvère Jarrosson s’affranchit de l’espace confiné du support de la toile. Elle se déploie dans l’espace, en perpétuelle extension. Ainsi en va-t-il d’un triptyque ou d’une juxtaposition circulaire de tableaux [Institut français de Lettonie] qui nous montrent que la peinture a pour vocation de s’étendre à l’infini. La toile saute hors de la toile, pour se répandre dans l’espace, le cosmos, à la surface de la terre ou à l’intérieur d’un réseau neuronal, par l’établissement de connexions visuelles, physiques ou oniriques.

Mais le jeu des fragments avec le blanc a également une autre vocation.

Les Élégies sont un recueil de poésie dont le sens s’estompe, comme un chemin dont la trace s’effacerait progressivement.

Que le fragment par endroit, passe sous le seuil du visible (quand le blanc l’emporte), ne veut pas dire forcément que celui-ci disparaisse ou meurt à tel endroit, mais plutôt qu’il passe en deçà de quelque chose, pour réapparaître au-delà, au terme d’un processus de création et de fusion qui l’aura enrichi par une autre discipline.

Écrire en peintre, peindre en chorégraphe, vivre en poète…

Écrire en peintre, peindre en chorégraphe, vivre en poète. Devenir pictural d’un poème, d’une équation ou d’une loi physique…

Le travail de Silvère Jarrosson ne cesse de décloisonner les disciplines. Toutes les disciplines nécessaires à satisfaire l’injonction créative. La réalisation de telle toile pourrait-elle ainsi commencer par une constellation de mots et finir par les bribes d’une chorégraphie.

Au côté de l’espace concret de la toile et de son environnement physique, il y a le champ abstrait des disciplines décloisonnées qui participent activement à l’élaboration de l’œuvre.

La peinture, la danse, la littérature sont des variantes de l’injonction créative. De toute évidence, l’œuvre de Silvère Jarrosson est celle d’un peintre, d’un danseur et d’un écrivain à l’affût perpétuel de la puissance onirique du vivant.