Aux confins des catégories traditionnelles : reclasser l’oeuvre de Silvère Jarrosson

Le mouvement est au cœur de la création. Là où notre perception individuelle et collective de la réalité l’immobilise souvent, ne serait-ce que le temps de l’embrasser, l’univers qui nous entoure est en perpétuel mouvement: corps célestes, plaques tectoniques, pierres, animaux, végétaux, cellules, particules. L’absence de mouvement ne semble exister nulle part. La mort même n’est-elle pas la dynamique de la vie qui se dévore et génère de nouvelles créations à partir de ses propres décombres ?

Au long de l’histoire de l’art, la mise en œuvre picturale du mouvement fut un sujet millénaire et intimement lié à la création. Cependant s’interposait dès l’origine la notion de figuration du mouvement. Ou plus précisément: élaborer un signe visuel composé d’éléments saisis par la perception oculaire, les multiplier, les assembler et les accumuler afin d’encourager le regardeur à identifier le concept de mouvement. Ainsi faisaient les artisans Tang en Chine, célèbres pour leurs chevaux saisis en plein vol dans une pause non moins réaliste que celle de Géricault dans son Derby d’Epsom bien des siècles après.

Il a fallu attendre l’avènement du cinématographe pour figurer fidèlement la dynamique du réel par l’encodage du mouvement lui-même sur une série de supports fixes à même d’en donner l’illusion par visionnages successifs à grande vitesse. Mais ici encore, le trompe-l’œil opère et le procédé ne diffère du précédent que par la multiplication de l’opération couplée de petits décalages figuratifs entre chaque signe visuel.
Bien qu’il n’est pas le premier à avoir réussi à concilier figuration et mouvement, Silvère Jarrosson offre une solution riche, simple et puissante à ce problème séculaire: encoder un mouvement, toute son histoire, son archéologie même, sur un même support, par l’entre-mise de la peinture liquide. Si son œuvre est souvent rangée dans l’abstraction lyrique, il m’est apparu qu’elle figurait simplement le mouvement lui-même et par lui-même. Exit l’abstraction donc. La mise en mouvement de la peinture apparaît ici non pas comme un médium entre ce qui doit être représenté et ce qui est représenté, mais comme la représentation elle-même.

Là où les futuristes plaçaient l’artiste, son œil et son pinceau entre le mouvement et sa représentation, Silvère Jarrosson semble placer le mouvement entre le peintre et la représentation du mouvement. Une barrière tombe entre le sujet et sa représentation : le peintre devient l’instigateur d’une opération où l’artiste et le sujet participent de concert à la figuration du second. De manière sublime, l’artiste invite un principe universel abstrait à se figurer lui-même.

De là procède un besoin de reclasser l’œuvre de Silvère Jarrosson: il ne peut être abstrait puisqu’il produit directement ce qui est représenté. Tout comme le danseur ne représente pas le mouvement: il l’incarne, il en est la manifestation même. Les œuvres de cet artiste sont l’image vivante du mouvement et non sa “re-présentation”. Chaque œuvre de Silvère Jarrosson se place ainsi à équidistance entre le portrait, l’autoportrait, la figuration et l’abstraction. Un tour de force remarquable.

Une infinité de mouvements se retrouve ainsi encodée sur la surface et dans l’épaisseur de la couche picturale. Chaque circonvolution opérée par le corps de l’artiste est gravée dans chaque image, aussi précisément que l’oscilloscope immortalise les tremblements de la terre à la surface du papier millimétré. L’œuvre ne peut donc se lire simplement par l’inspection de sa surface visible, comme on le fait traditionnellement pour les œuvres picturales, mais aussi par celle, invisible, de son épaisseur. Les peintures de Silvère Jarrosson autorisent ainsi une archéologie du mouvement: strates par strates, tout y est. Et lorsque l’artiste s’autorise à poncer la surface de telle ou telle œuvre, c’est une véritable camée qui se fait jour: coupe géo-chronologique et stratigraphie des dynamiques fluides, l’œuvre se révèle dans toute sa profondeur : de deux dimensions, elle devient sculpture en trois dimensions. Plus loin encore : l’invisible, le sous-jacent, le bouillonnement initial de la matière fluide prise en masse ouvre une quatrième dimension qu’il n’est possible d’explorer que mentalement. D’une simple accumulation de strates invisibles, ce monde intérieur de la couche picturale devient la matrice dont la surface n’est qu’une émanation tangible. Le mouvement est à l’origine de la création, et la création est la manifestation du mouvement.

Dès lors comment ne pas comprendre que toute la figuration de l’univers émerge de ces images ? Là où les uns se sentent projetés dans l’infiniment petit des portraits de microbes, d’autres se sentent grandir au point d’embrasser une vision cosmique où astres et trous noirs se côtoient. Coupes de roches colorées, marbres, accumulations gazeuses, paysages enneigés, acides, coupes anatomiques: l’entièreté de la création semble perceptible. Même le jeu des échelles est perturbé: prenant un microscope, l’œil se rend compte avec vertige qu’il existe à la surface de la toile autant de détails sur 1cm² que sur 1m².

Là où les archéologues parviennent difficilement à se représenter le Noun des Egyptiens, l’Océan Primordial contenant toute chose sans que rien n’y soit absolument identifié, Silvère Jarrosson l’a mis en œuvre, le plus simplement du monde. Montrer l’univers avant même qu’il n’existe. Figurer la figuration avant même que la figure ne soit.

Et pour tout cela il suffisait d’une danse…