Silvère Jarrosson: démarche artistique
Je m’emploie à révéler les propriétés méconnues de la peinture — acrylique et huile —, ses comportements limites, ses impensés, ses réactions rares, parfois jamais observées. Deleuze parlerait de plis pour décrire ce que la matière renferme de propriétés difficilement observables au premier abord, car repliées sur elles-mêmes. Paradoxe ou coïncidence : la mise en mouvement de la peinture, que j’invite à couler et se mouvoir sur mes œuvres, trace également des plis et des drapés, non pas métaphoriques ceux-là, mais bien visibles.
Un univers visuel singulier et cohérent émerge de cette mise en mouvement — il y aurait beaucoup à dire sur cette cohérence, le fait que mes différentes œuvres se répondent entre elles, ou plutôt répondent toutes à des règles physiques et chimiques communes, étant ce qui permet de dépasser la simple manifestation du hasard, ou le phénomène aléatoire pris isolément.
À l’atelier, la ressemblance de ma peinture avec notre monde quotidien est ce qui me trouble le plus ; ses différences, ce qui m’amène à réfléchir. J’assiste au fil des ans à l’émergence progressive d’un monde autonome et indépendant, n’obéissant qu’à ses propres règles.
Je m’intéresse à la place et au rôle de l’abstraction dans notre société — il me semble qu’à cette question nous n’avons pas encore apporté toutes les réponses. La force de l’abstrait réside dans l’universalité des impressions qu’il porte. Chacun des projets artistiques que j’ai menés a été pensé comme un regard possible sur mon travail et un propos parmi tant d’autres — tous pertinents, ne s’excluant jamais les uns des autres :
la peinture abstraite suspendue dans la Chapelle Saint-Louis de la Salpêtrière, et c’est la genèse même du monde que l’on interroge en levant les yeux ;
la peinture abstraite au Muséum national d’Histoire naturelle, et c’est sa ressemblance avec la géologie qui interroge — pourquoi une telle ressemblance naît-elle des libres coulures de l’acrylique et de l’huile ? ;
la peinture abstraite comme scénographie mouvante, et elle devient un partenaire de scène avec lequel les danseurs du ballet de l’Opéra national du Rhin se sont mis à danser ;
la peinture abstraite dans l’intérieur ancien d’un hôtel particulier, et c’est le baroque de tous ses plis qui nous frappe ;
la peinture abstraite exposée en grand au Musée Unterlinden de Colmar, et c’est notre rapport au paysage que l’on souligne, face à ces grandes étendues ;
la peinture abstraite en exposition permanente à l’Opéra Bastille, où je dansais il y a 15 ans, et c’est le récit de mon parcours artistique que l’on devine à travers l’œuvre.
D’autres projets viendront résonner avec notre époque. Ma démarche de peintre consiste à donner à lire cette peinture au plus grand nombre, dans sa multiplicité sans fin, inépuisable. Il y a dans le fait de peindre quelque chose des Mille et Une Nuits.
— Silvère Jarrosson, 2026