Démarche artistique

2021

Deux projets d’envergure viennent rythmer mon travail en 2021, qui ont été chacun une occasion de me confronter à la très grande dimension, selon deux approches différentes :

  • la réalisation de l’œuvre L.U.C.A. (Last Universal Common Ancestor), longue frise de vingt quatre mètres de long, pour l’exposition Corps en Mouvement à la Chapelle Saint-Louis de la Salpêtrière (Paris) ;

  • la création des décors du programme Danser Schubert au XXIe siècle, pour le Ballet de l’Opéra national du Rhin, avec l’aide des ateliers de décor de l’Opéra national du Rhin.

Pour L.U.C.A., j’ai choisi d’affronter la grande dimension en poursuivant mon processus créatif habituel, poussé jusqu’à ses limites. La capacité de la peinture à couler et se mouvoir s’essouffle sur des distances de plusieurs mètres, les formes se délitent à force d’étirement, ou rechignent à être élargies. Je me retrouve alors dans les confins d’un processus et en découvre les limites, parfois inattendues. Persévérer dans un processus de création connu tout en lui imposant des dimensions inhabituelles amène celui-ci à évoluer différemment. De nouvelles formes émergent d’une même méthode, déployée à grand peine sur une étendue gigantesque. Formes et méthodes convergent vers un même délitement, comme à proximité des pôles l’étirement des latitudes polaires trouble notre rapport à l’espace.

Pour les décors du ballet Danser Schubert à l’Opéra du Rhin, j’ai procédé différemment : une œuvre d’abord réalisée à échelle humaine à été reproduite au pinceau sur un très grand format (10 x 5 mètres au total). Ici, c’est la méthode qui change pour garantir que le résultat reste de même nature malgré le changement d’échelle.

La reproduction d’une œuvre au pinceau permet un langage pictural nouveau qu’il me tarde de développer. De fait, mon travail s’est toujours décliné en différentes étapes de création, de plus en plus nombreuses (je pense notamment à l’utilisation de la ponceuse ou de la peinture à l’huile, voir ma série Compositions). La restitution de mes œuvres au pinceau sur d’immenses supports pourrait être une étape supplémentaire et cohérente du procédé par lequel émergent mes œuvres.

Ces projets, menés simultanément au cours de l’année, ont tous les deux posé la difficulté de traduire les mouvements de la peinture sur un très grand format. Les réponses développées pour chacun d’eux me permettent de saisir l’enjeu de futurs projets d’ampleur : la capacité du spectateur à s’immerger, tant physiquement que mentalement, dans mon œuvre. L.U.C.A. était clairement une invitation à s’immerger par le corps : l’exposition s’intitulait Corps en mouvement et permettait aux visiteurs de la Chapelle Saint-Louis de se placer au centre d’un immense cercle de peinture. J’ai vu, au cours des représentations de Danser Schubert, les corps des danseurs du Ballet de l’Opéra du Rhin s’immerger, eux aussi, dans les grands panneaux peints de ma scénographie.

Permettre une expérience physique de la peinture pour le spectateur, c’est en cela que la grande dimension m’intéresse. À suivre.

2020

En 2020, une modification d’apparence mineure dans mon processus créatif fait progressivement évoluer ma peinture en profondeur : le passage de la peinture acrylique à la peinture à l’huile. Ce changement de médium a des répercussions sur ma façon de peindre bien plus larges que je ne l’avais d’abord imaginé. L’abstraction telle que je la pratique consiste à laisser la peinture exprimer ses caractéristiques physiques, par sa mise en mouvement. Par conséquent, changer de médium implique nécessairement de repartir de zéro dans cette expression des spécificités de la peinture.

Outre de nouveaux potentiels dans le travail de la texture et des couleurs, l’huile engendre principalement une modification du temps de la création : les couches successives de peinture à l’huile font que l’œuvre s’élabore sur plusieurs semaines, là où une œuvre à l’acrylique était nécessairement réalisée d’une seule traite, avant de sécher définitivement.

Comme une révolution discrète, l’utilisation de la peinture à l’huile me ramène à mes premières années de peinture, dans l’exploration initiale d’une technique, d’un procédé, et dans la découverte progressive de ses potentiels. Les confinements successifs de l’année 2020, que je passe à l’atelier, permettent à cette créativité nouvelle de prospérer dans le temps paisible de la recherche, et dans l’exploration exaltante des terres inconnues.

Si l’acrylique n’a pas disparu de mes œuvres (je l’utilise toujours pour mes fonds), c’est à l’huile que l’on doit mes aplats noirs, l’utilisation de nouvelles couleurs et des compositions plus précises. En observant ce nouveau médium prendre place sur la toile, j’ai le sentiment d’une complexification toujours croissante de mon œuvre, dans laquelle se croisent désormais de nombreuses technicités (dripping à l’acrylique ou à l’huile, ponçage de la couche picturale, usage récent du pinceau, alternance de séchages verticaux et horizontaux, etc). Mais paradoxalement l’huile me ramène aussi dans la simplicité d’une peinture qui n’est pas préméditée mais découvre sans cesse ce dont elle est capable. Je me sens à la fois jeune peintre et un peu expérimenté.

2019

En 2019, après plusieurs années de développement, mon travail ne consiste plus simplement à perpétuer ce que l’expressionnisme abstrait a fait émerger dans la seconde moitié du XXe siècle, en laissant au hasard une partie du déterminisme traditionnellement confié à l’artiste. Dans la cartographie mouvante des zones sous contrôle de l’artiste ou laissées à l’aléa, l’heure est à la reconquête, quoique sous une forme fragmentaire, de ce que Jackson Pollock puis ses successeurs ont entrepris de libérer. Selon moi, la reprise d’un certain contrôle, et la re-affirmation de la volonté de l’artiste, ne doivent pas s’effectuer dans les champs historiques du travail artistique (composition, ressemblance au réel, etc) que je laisse effectivement acquis aux aléas, mais dans la conquête d’un nouveau champ d’intervention consistant à construire et faire émerger, par la mise en mouvement du médium, des structures (lignes, halos, fractales, démarcations franches, etc). Dans mon cas particulier, il s’agit d’un retour à une forme de composition, après mes premières années de travail all over. De fait, la structure impose une composition en prenant place dans l’espace de la toile.

Les mouvements insufflés à la peinture deviennent alors morphogénétiques, créateurs de formes (comme le sont les tissus organiques, sur lesquels s’appuie l’étude scientifique de la morphogénèse). Les gestes du peintre ne sont ni gratuits, ni uniquement au service d’une expression personnelle, mais révélateurs d’une expressivité intrinsèque à la peinture, par le biais de ce qu’elle engendre.

Face à la mort annoncée de la peinture, il est devenu nécessaire de dépasser la dichotomie historique entre peinture figurative et abstraite. Chez Vincent Bioulès par exemple, l’abstraction se prolonge dans le concept de paysage, surfant sur l’incertitude figuratif/abstrait qu’il permet. Dans mon cas, l’étude et la mise en place de mouvements structurants tente de répondre à cette nécessité de dépassement. En donnant à voir un processus analogique à celui, bien réel, que le monde vivant déploie, mon travail déborde de l’abstraction dans lequel il a d’abord été consigné à juste titre, pour éveiller notre imaginaire et nous rappeler, sans cesse, à ce que nous connaissons.

La multiplicité des gestes ouvre la peinture abstraite à l’image, donc au monde, ce qui traduit la volonté de se situer au-delà du clivage abstraction/figuration sur lequel s’est fondé le modernisme.

2018

La construction d’une structure biologique n’est pas une création, c’est une révélation, disait Jacques Monod. Ma démarche s’inspire de ce processus de révélation de la matière, ici picturale. Pour cela, je mets la peinture en mouvement, je la fluidifie, la mélange et l’étale, afin d’en révéler le comportement, proche de celui des tissus organiques. On assiste alors à la croissance, au développement et aux gesticulations d’un embryon chimérique fait de peinture visqueuse, aux caractéristiques proches de celles du monde vivant.

L’évolution de la biosphère ne cesse de repousser les limites de la réalité, donnant à de nouvelles formes abstraites ou inconnues une existence bien réelle. Mes tableaux sont le prolongement de cette logique par laquelle de nouvelles structures apparaissent (processus d’apparition que j’ai étudié au Muséum d’Histoire Naturelle de Paris ; compte rendu de recherche consultable ici). Le hasard, si indispensable dans l’évolution de la vie, est ici matérialisé par le hasard des mouvements de l’acrylique liquide. De ce hasard ressort d’infimes variations, qui s’ajoutent à un programme (génétique, ou gestuel) commun.

Les avancées récentes des sciences du développement fournissent justement leur lot d’images étranges, de formes nouvelles et d’embryons qui nous paraissent abstraits malgré leur existence bien réelle. Le spectateur est alors plongé dans une réalité insoupçonnée.

Je souhaite que ma peinture développe, par la forme abstraite, une représentation de la biosphère, et en particulier de ses formes en perpétuelle diversifications. En faisant appel à l’imaginaire, mon travail supporte la cause environnementale d’une façon nouvelle. Parce que l’art abstrait peut lui aussi être engagé, ces œuvres sont faites pour sensibiliser le public à la fragilité de la biodiversité et à la nécessité de sa protection.

2017

Mes recherches actuelles s’attachent à intégrer et utiliser le rythme dans la gestuelle du peintre, afin d’en faire un danseur à part entière. Si le tempo n’est pas nécessairement visible dans l’espace intemporel de la toile, les formes engendrées par mes mouvements en sont les manifestations fossiles. J’ai recours à de puissantes projections de peinture pour superposer et entremêler différentes couches liquides. Une ligne de peinture se glisse sous une autre et suffit au surgissement de quelque chose au milieu de rien.

Et soudain dans ce nulle part laborieux, le lieu indicible se jette dans la vacuité du trop.​

La mécanique des fluides varie en fonction du rythme qu’on lui impose. Jusqu’à un certain point de tension, la peinture résiste et s’étire. Au-delà elle se brise et s’enfouit sous une autre. De cette subduction picturale nait une frange, qui s’interpose et parfois se déchire au milieu du vide. Comme un trou noir, l’espace de ma toile se plisse et se creuse. Il devient troublant. Comment animer la peinture sans pour autant la contraindre dans son évolution ? En la faisant couler, s’étirer ou s’éclabousser, j’initie la naissance de phénomènes et souhaite immerger le public dans les manifestations de son développement.

Les toiles abstraites mettent en évidence une méthode : ne pas avoir de sujet, ne pas calculer mais développer, faire naître​

Livrée à elle-même, la matière témoigne avec authenticité : voila ce qu’est la peinture, voila comment elle bouge et réagit lorsqu’un phénomène l’anime. De quoi nous parle-t-elle ? De rien de plus, peut-être, que de la peinture elle-même. Mon œuvre n’est pas la représentation abstraite de quelque chose de matériel, d’un sentiment ou de quoi que ce soit de connu. Elle ne fait référence à rien d’identifiable. À peine évoque-t-elle. Elle parle plutôt d’un ailleurs. Et sollicite de la part du spectateur un acte de création d’un monde qui n’existe pas.

2015

Mes années de danse à l’Opéra de Paris vivent aujourd’hui un renouveau à travers mes toiles. Par une approche qui peut s’apparenter à celle de l’action-painting, je cherche à insuffler un mouvement à la peinture. Fondamentalement, ma démarche est restée la même, qu’elle soit dansée ou peinte.

Convaincu des nombreuses synergies existantes entre la Science et les Arts, je mène volontairement de front des projets de recherche en biologie et un parcours d’artiste peintre. L’ensemble de ces travaux m’amène à considérer la frontière entre la vie et l’inertie comme fine et poreuse, encore peu explorée mais à fort potentiel expressif.

Je crois à l’apparition spontanée, dans un environnement ou sur une toile, de formes esthétiques et évocatrices, et cherche à produire ce phénomène. L’acrylique, diversement fluidifiée et mise en mouvement, peut adopter des attitudes proches de celles des tissus organiques ou géologiques.

À sa façon, l’art pourrait-il apporter une forme de réponse à l’énigme de l’apparition de la vie sur Terre ?

Mon travail propose une exploration de ce processus de naissance et une recherche sur la façon dont la matière (ici picturale) peut être encline à s’animer dans des attitudes évocatrices. En ce qu’elle est une manifestation spontanée d’une énergie intime, la danse peut devenir l’écho des mouvements qu’engendre la vie. En dansant, je vois réapparaitre la vie dans chacune de mes toiles. Il existe un lien entre danse et biologie, entre mouvement dansé et mouvement physiologique, que des artistes, Wayne McGregor peut-être le premier, expriment en chorégraphie. Je voudrais l’exprimer en peinture.

2013

Je conçois mon travail pictural comme une représentation du monde dans sa globalité, sous différentes formes et à différentes échelles, aussi bien microscopiques que célestes. Le monde bouge de façon hasardeuse et désordonnée, ce qui lui confère sa beauté et son éloquence à mes yeux. Sa manière de se façonner et de se mouvoir est irrégulière et imprévisible, donc évocatrice.

Je recherche les possibilités expressives de l’acrylique mise en mouvement sur un support plan (toiles montées sur châssis). Les processus mis en action sur ma toile sont une reproduction sous une autre forme de ceux que l’univers met en œuvre par ses mouvements : rotation des étoiles et des planètes, formation du lit des rivières, érosion des montagnes, déferlement des vagues, souffle du vent, croissances des cellules vivantes, etc. Ma méthode se rapproche de l’action painting, et notamment du dripping pollockien. Elle est donc un hommage à l’aléa du mouvement spontané et à ce qu’il engendre. Je soumets l’acrylique aux forces désordonnées qui agitent le monde, le construisent et le déconstruisent. Chacun est invité à reconnaître dans mon travail le monde qui l’entoure.

En tant qu’ancien danseur, je vois l’intérêt du mouvement dansé dans son expressivité, et en particulier dans des nuances qui en forment la richesse et lui donnent son caractère vivant. Mes compositions actuelles explorent le potentiel expressif des mouvements formés par les mélanges de couleurs, les courbes et les inflexions, les coulures et les torsions, les glissements et les étalements. Par un indispensable contact physique avec la peinture, elles acquièrent un caractère organique dicté par l’anatomie humaine, le désir et la spontanéité physique. En plaçant l’impulsion au centre, mon travail devient libidinal et sensationnel, dans le sens où l’entendait Jean-François Lyotard.

Si le concept est primordial, l’esthétique reste première. Je jongle entre ses formes artificielles et naturelles, laissant le beau poindre des aléas tout en calculant un plaisir rétinien, une jouissance picturale théorisée par la neurologie et explorée par l’art optique. La démarche artistique se situe à la limite du hasard et du savant calcul.