La féminisation de la forme

J’ai la sensation que, lors de la réalisation d’un tableau, le premier coup de pinceau est toujours, par essence, le plus violent d’entre tous. Ceux qui vont suivre ne pourront que le compléter, l’étendre, le corriger, bref en diluer le sens, comme on désinfecte une plaie, tandis que ce premier contact de la peinture avec la toile est une naissance. Il porte en lui l’affirmation de toute l’œuvre qui va suivre.

Les gestes suivants viennent dilater la forme tracée, quelle que soit son apparence, qu’elle soit étalée au pinceau ou directement versée sur la toile. D’abord flaque ronde identifiable et régulière, la peinture liquide devient méandres embrouillés, son message se dilue progressivement, puis se perd. L’évolution inexorable vers une perte de cohésion et un plus grand niveau de désordre, selon le second principe de la thermodynamique, engendre nécessairement une moindre lisibilité de la signification première de la peinture.

Cette dualité ressentie entre formes circonscrites et formes épanchées figure abstraitement ce que l’on désigne souvent trivialement par l’opposition masculin / féminin. La forme en cours d’évolution se féminise, au sens de cette désignation, gagne en circonvolutions, devient gracieuse — la grâce pouvant être décrite comme cette combinaison de postures souples et de relative faiblesse qui parvient à ne pas passer pour maladive. Sur la toile, une certaine fragilité naît tandis que se dissipe la puissance du premier coup de pinceau.

L’enjeu pour le peintre consiste alors à trouver une cohabitation féconde entre ces deux pôles, au cours de cette féminisation irréversible des formes. Trouver le bon point d’équilibre entre formes trop abruptes et formes trop diluées.

Au terme de cette féminisation advient la déliquescence des méandres dans leur milieu. Au contact de certains agents chimiques, les parois cellulaires perdent toute cohésion et se disloquent ; dirons-nous qu’au lieu de mourir les cellules deviennent femme ? En tout cas, l’évanouissement dans un vaste cosmos demeure une attitude féminine, car rappelant le chaos utérin d’où renaît, parmi les gesticulations des premiers instants qui se cherchent, parmi les infimes structures qui persistent, une nouvelle forme.

Le corps féminin s’abandonne à l’autre comme la forme à son médium.

Celui du danseur conjugue, dans sa chair et son anatomie, la puissance musculaire et la souplesse ; la fameuse cohabitation féconde des deux pôles. Il est un exemple pour le peintre qui souhaite lui aussi parvenir à concilier figures contenues et figures épanchées. L’opposition entre formes encore peu étalées et formes ayant déjà perdu leur cohésion est mise en échec par la danse classique. Toute sa grammaire consiste à dépasser les conceptions du féminin et du masculin, parce qu’elle est expansion et recentrage. Ou plus exactement recentrage pour expansion, la technique classique étant ainsi faite que toute expansion, saut ou pirouette, est précédée d’une tension musculaire et d’un ancrage indispensables à sa réussite. Elle est ce travail fou d’unification des contraires, ou de leur abolition, pour que le plaisir du déploiement des courbes n’engendre pas nécessairement l’abandon.

Le corps du danseur met en échec le second principe de la thermodynamique. Il s’épanche et se contient. Une autre définition possible de la grâce.