La naissance du chaos

Pour sa première exposition monographique, In Utero, Silvère Jarrosson prolonge l’édification de son univers pictural comme une cartographie psychique, et en atteste la singularité dans ses voyages visuels, entre l’exploration géologique et la vision microscopique.

Si la carte est bien tracée, le territoire, lui, est encore indéfini, et compte bien le rester. C’est que ce territoire se plaît à se dérober, comme la peinture se dérobe du pinceau suspendu de Jarrosson, à se mouvoir dans un panel d’évocations unissant les opposés (l’infiniment grand et l’infiniment petit mais aussi le charnel et l’inerte) pour les diriger vers autre chose.

En effet, Jarrosson travaille en dripping afin de mieux se laisser guider par la matière -n’est-ce pas de cela dont il s’agit toujours en peinture : l’apprivoisement commun de deux forces… L’inspiration de l’artiste est dans la matière elle-même, dans son potentiel que l’on pourrait presque croire autonome -comme un corps de ballet ? La peinture prend vie, les sillons se dessinent, se conquièrent dans le grand projet d’ensemble, qui serait la toile, mais au sein de ce projet, chaque mouvement se constitue d’une multitude d’autres mouvements, fragmentés, s’attelant à leur propre vie de traces fractales.

Après l’invasion de la toile, Jarrosson orchestre son magma psychédélique au couteau, en compose l’harmonie et les modulations avec un sens du détail particulièrement raffiné. Chaque geste contient un univers en soit, et de leur assemblage une naissance s’opère.

De quelle naissance s’agit-il ? Celles des formes, échappées du chaos. Le sujet de l’exposition n’est pas le motif reconnaissable, défini par sa fonction, que ces formes vont adopter, non, le sujet est leur engendrement. La nuit utérine, la gestation qui n’est pas encore langage, est la quête centrale de la peinture abstraite.

En biologie, le terme in utero qualifie des phénomènes physiologiques susceptibles d’impacter le développement de l’embryon. Si la peinture suit son propre cours, si chaque forme suit sa propre migration, alors l’enfant sera mutant. Très souvent, les compositions de Jarrosson jouent de fractures, d’anomalies soudaines qui rompent l’intention d’un mouvement principal. La faune cellulaire se refuse à l’identifiable et revendique l’anomalie : c’est peut être pour cela qu’il règne sur chaque toile une atmosphère désolée, murmurant le sommeil d’une galaxie morcelée ou d’un monde désertique, comme le requiem de la figure qui n’apparaîtra pas…

Dans le film de Kubrick, 2001 l’Odyssée de l’Espace, le voyage aux confins de l’univers équivaut à une renaissance, où le devenir-fœtal est un devenir-astre. Le retour aux sources est le propre de toute odyssée. Celle de Silvère Jarrosson est de faire de cette aspiration un paysage, une peau pour vêtir le chaos dont le seul devenir serait celui de la latence.

 

Les écoulements abstraits de la peinture de Silvère Jarrosson, magma de mélanine, variations hallucinées de formes charnelles, semblent des cartes géographiques ou une imagerie satellitaire, quand ce n’est pas microscopique. Le minuscule se mêle à l’immense, les cellules aux étoiles.

C’est par la contradiction que le mouvement se créé, sans elle tout demeure figé, permanent. Le lien unificateur des opposés ? L’émotion, celle de l’inattendu, de l’acrylique qui se faufile sur la toile et élabore ses chemins comme si elle avait une vie propre, une intention particulière que Jarrosson guide (ou serait-ce elle qui le guide?) à travers gestuelle et dosage. Ainsi, alors que le procédé paraît au premier abord l’élaboration d’une cartographie déserte, sans humanité, elle transpire finalement d’une présence énigmatique. Nous ressentons sa respiration, son souffle est imprévisible mais sa précision garanti le témoignage de ses contrées immanentes.

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