Le temps des fluides

Une ligne tracée à la main s’exprime, alors qu’une ligne tracée à la règle se meurt. L’homme comme la machine reflètent leur propre nature dans les traits qu’ils produisent. La machine inerte ne tracera qu’un trait mortifère et sans expressivité quand l’homme dessinera une ligne parlante. Historiquement, la peinture abstraite s’est construite autour de cette dichotomie homme/machine, que l’on pourrait aussi désigner par l’opposition mollesse/dureté et qui dans le champ pictural s’est appelé abstraction géométrique / abstraction lyrique.

Ailleurs, d’autres formes d’abstraction réunissent aisément ces deux types de tracés. Ainsi la main incertaine d’un moine vient enluminer les cercles tracés au compas d’un mandala. Aussi inattendue qu’un parking en pleine forêt, la cohabitation de la dureté inerte et de la mollesse organique fonctionne parfois, dans l’étrange.

Dynamique des fluides : on s’extasie devant ce délicieux oxymore que nous livre la science et qui évoque les fractures liquides du langage pictural, lorsque la peinture de certains tableaux se fissure avant même d’avoir séchée.

Rien à voir avec les failles dures qui cisaillent, par l’action du temps, le doux sourire de Mona Lisa ou la côte californienne. Les fractures liquides, au contraire, sont de celles où le liquide, sous l’effet d’un geste instantané, devient solide un instant, juste le temps qu’il faut pour se briser. Il faut regarder du côté des expressionnistes abstraits pour voir ça. La dureté froide et la chaude mollesse cohabitent alors au sein d’un même médium.

On pense ici à l’image d’un glacier. Fluide aux allures de roche, sa lente progression molle n’empêche pas la fracturation foudroyante de ses crevasses au moment de leur effondrement. Ces deux échelles de temps cohabitent dans la glace, comme elles cohabitent, parfois, dans la peinture. Chaque matière a sa propre façon et son propre temps pour faire cohabiter dureté et mollesse. On apprend en géologie que la roche se comporte comme un liquide sur une échelle de temps longue (de l’ordre du million d’années). La croûte terrestre flotte, ondule et s’étire. À l’inverse, le liquide ne se comporte comme une roche que sur un temps très court (de l’ordre du dixième de seconde), précisément lorsqu’il se brise. Si le liquide est un concept qui requiert un certain temps pour se manifester, la cohabitation du dur et du mou est la cohabitation de l’instantané et de l’éternel.