Peindre Nathalie Sarraute

La scène a lieu dans l’atelier du peintre Silvère Jarrosson. La fin d’une journée occupée à donner vie à une toile de lin enduite de différentes couches de peinture acrylique. Des heures à passer du désarroi à l’enthousiasme, du banal au sublime. Et inversement. Et inversement encore.

Comment parler de l’art, m’interrogeais-je ? Commenter une œuvre, est-ce uniquement l’analyser, trouver des repères, décrire… ? Devant moi se joue rien de moins que la création, la révélation de l’univers : réactions en chaîne, chaos, glissements, coulures, craquelures, gesticulations, coups de force, renversements. Sous mes yeux naissent autant de constellations que d’ailes de papillons. Ici de l’écume, là une marbrure…

Happé comme je le suis, comment cerner au plus près cette émotion si personnelle, sensation diffuse et fugitive, impression impalpable et si prompte à se dérober ? Comment l’approcher, l’effleurer à défaut de la recouvrir avec des mots justes…

J’en suis là de mes pensées, absorbé par cette toile encore luisante que Silvère vient de poser à plat, quand une voix familière résonne en moi : C’est comme un imperceptible mouvement… J’entends Silvère commenter de son côté : Pourquoi ça vibre ici, pourquoi là il ne se passe rien… Pourquoi ici c’est vivant, pourquoi là c’est mort… Entre la vie et la mort… Entre la vie et la mort, ce roman de Nathalie Sarraute sur la création à l’état naissant.

Pour quelle raison le souvenir de Nathalie Sarraute vient-il s’interposer ? Soit.

Laissons venir.

Penché à bonne distance de la toile, j’observe avec curiosité, troublé, ce qui se joue ici, ce phénomène, cet embryon mouvant insensiblement, ces myriades de légers battements. Les voici, les lentes reptations, les mous déroulements, les flageolements, des particules minuscules s’agitent, tournent, s’assemblent, des formes compliquées apparaissent et se défont… la voici, la vieille fascination… dans des gouttelettes de gélatine grises des mondes en miniature gravitent 1Nathalie Sarraute, Entre la vie et la mort, Paris, Gallimard, 22 avril 1968 ; rééd. Gallimard éd., coll. Folio, 1973, p. 164. 

Une bataille s’engage. Les couches de peinture acrylique se fondent, s’étalent, s’amincissent jusqu’à l’évanescence. La strate inférieure l’emporte et fait surface, avant finalement de s’évaser. Quelque chose alors en elle va frémir, se dresser… quelque chose va fuir, se terrer… ou se dérouler avec lenteur en énormes anneaux visqueux 2Nathalie Sarraute, L’Usage de la parole, Paris, Gallimard, 8 février 1980 ; rééd. Gallimard éd., coll. Folio, 1983, p. 112.

La lumière, les couleurs, ces vibrations et tremblements, ces ondes, ce monde liquide et ses légères pulsions, le tableau vit… Là, il lui semble qu’il perçoit… on dirait qu’il y a là comme un battement, une pulsation… Cela s’arrête, reprend plus fort, s’arrête de nouveau et recommence… C’est comme le bruit intermittent, obstiné, le grattement, le grignotement léger qui révèle à celui qui l’écoute tout tendu dans le silence de la nuit une présence vivante 3Entre la vie et la mort, op. cit., p. 65.

Le souffle sur la toile s’amenuise finalement. Non, il reprend. Et voilà que ça recommence… doucement… par poussées légères… de brèves saccades… cela perce à travers la porte fermée, cela s’insinue 4Nathalie Sarraute, Vous les entendez ?, Paris, Gallimard, coll. Le Chemin, 17 janvier 1972, p. 11.

Peu à peu, je me sens basculer, plonger dans l’œuvre de Silvère. J’entre en fusion. En infusion. C’est là, vous voyez sur le mur cette fissure, cette craquelure… par là quelque chose d’indicible doit filtrer, quelque chose suinte… on dirait que par-derrière cette substance spongieuse, laisse dégorger… quoi donc ? Qu’est ce qui produit sur cet homme qui le perçoit des effets surprenants, exerce sur lui une attraction comparable à celle des rayons de la lune ? 5L’Usage de la parole, op. cit., p. 111.

Je me soulève, je flotte, je m’ouvre et m’évase, je me laisse emplir. Comme à travers une fêlure dans une paroi lisse, une fine craquelure, quelque chose se glisse doucement… subrepticement cela s’insinue en lui, quelque chose d’informe, de gluant, avec une obstination sournoise cherche en lui son chemin […] mais la chose à l’aveugle tâtonne plus loin encore… vers ce point où il lui semble que tout ce qui est vivant en lui se réfugie… elle touche… malgré sa répugnance il saisit cela, cela se tortille, se débat, cela veut s’échapper, mais il le tient, il le serre de toutes ses forces 6Entre la vie et la mort, op. cit., p. 61.

Une chaleur diffuse m’englobe, m’absorbe. Je perds ma substance, me désagrège, me fends en mille particules qui volent et vont se confondre dans le tableau. Ce qui sort de là, ce qui émane, irradie, coule, les pénètre, s’infiltre en eux partout, ce qui les emplit, les gonfle, les soulève… fait autour d’eux une sorte de vide où ils flottent, où ils se laissent porter… aucun mot ne peut le décrire 7Vous les entendez ?, op. cit., p. 10.

Je cherche comment dire mon émotion, mes sensations. Tout vient et aussitôt disparaît. C’est ce qui échappe aux mots que les mots doivent dire, observait Nathalie Sarraute. J’y suis, plongé, à l’affût. Je cherche ce langage qui pourrait en une fois exprimer ce que je perçois en un coup d’œil.

Et soudain, c’est comme un effluve, un rayonnement, une lumière… je distingue mal sa source, restée dans l’ombre… Cela afflue vers moi, se répand… Quelque chose me parcourt… c’est comme une vibration, une modulation, un rythme… c’est comme une ligne fragile et ferme qui se déploie, tracée avec une insistante douceur… c’est une arabesque naïve et savante… cela scintille faiblement… cela a l’air de se détacher sur un vide sombre… Et puis la ligne scintillante s’amenuise, s’estompe comme résorbée et tout s’éteint 8Nathalie Sarraute, Les Fruits d’or, Paris, Gallimard, coll. blanche, 24 avril 1963, p. 195.

En vain.

Leur esprit mobile, agile, léger, bondit, se laisse porter, ballotter, entraîner par ce qui bouge, se déploie, se défait, glisse, tourbillonne, disparaît, revient… lentes apparitions à peine perceptibles… brusques surgissements, chocs imprévus, répétitions aux nuances infinies… reflets… diaprures… Rien ne leur répugne autant que de s’immobiliser, de se fixer, de se laisser remplir et de s’assoupir avec des sourires béats de poupons gorgés… tout ce que tu désires, tout ce à quoi tu aspires, pauvre vieux fou… Mais n’y pense plus, renonce, viens, lance-toi à corps perdu en nous 9Vous les entendez ?, op. cit., p. 85.

Je renonce, dépose les armes et me laisse envahir. La digue cède, la vague s’immisce et emplit l’espace.

Et puis, les flots se referment, le temps se remet à couler, c’est fini. Il ne reste en lui qu’un grand apaisement 10Vous les entendez ?, op. cit., p. 131..

Un grand apaisement. Comme une transcendance. Cette joie béate qui suit le plaisir, la satisfaction d’avoir un instant approché la grâce. Quelques secondes où j’aurais sombré aux limites de la conscience, dans ces limbes où naissent les sensations, en autant de microconvulsions et de subtils et fugitifs éclairs.

Quand je me redresse, comme abasourdi, j’entends Silvère continuer doucement : Quand je laisse une toile, je sais qu’elle bouge encore de manière instinctive, au ralenti, avant de se figer.