Utopies

Les voyages artificiels et leurs lots d’utopies colorées sont sources d’avancées dans le domaine pictural. À en croire ceux qui reviennent de ces voyages féériques, les couleurs ne sont pas seulement claires ou foncées, chaudes ou froides, elles peuvent aussi être acides. Il existerait donc des dimensions de la couleur encore ignorées par la terminologie commune, comme l’acidité, et c’est sur cette question que j’ai travaillé lors de la réalisation de ces œuvres.

Les couleurs acides ne sont pas à proprement parler des couleurs « vives ». Elles ne se situent pas sur l’axe de la saturation, mais sur un autre qu’elles font apparaître en entrant dans notre champ de conscience : les couleurs secondaires passent au premier plan et deviennent prépondérantes, le jaune s’insinue partout et se mélange aux autres couleurs, les bleus deviennent verdâtres, les ocres trop clairs, donnant à l’ensemble une impression artificielle. Pour les peintres, cela revient généralement à un emploi de teintes sensiblement éloignées des couleurs primaires, et à un travail des couches picturales dans lequel, à l’inverse de la peinture classique, les teintes les plus vives sont appliquées en premier, puis recouvertes de tons neutres qui viennent les éteindre, jamais complètement.

De ces nouveaux procédés émergent des fruits empoisonnés, des nuances qui paraissent d’abord banales mais dans lesquelles se distinguent une lumière particulière, une sous-couche étrange. Des champignons magiques ou hallucinogènes. L’acidité ne semble ni naturelle (ce qui serait un retour aux codes académiques), ni uniforme (ce qui serait un retour à l’aplat industriel du pop art). Elle mêle plutôt l’artificiel au naturel comme le ferait un filtre Instagram, ajoutant à la réalité une transformation légère. On se situe bien souvent à la limite du réalisme, dans des tons qui pourraient presque passer pour véritables. Presque.

L’utopie devient alors cette transformation artificielle de l’instant présent, propre aux jeunes générations pour qui l’avenir semble incertain.

Il est frappant de constater à quel point, dans les années 2010, cette nouvelle dimension de la couleur est soudainement apparue dans le travail de nombreux jeunes peintres. Une telle concordance, simultanée chez un nombre important d’artistes, ne peut correspondre qu’à un de ces moments fascinants et mystérieux de l’histoire de l’art où « il se passe quelque chose en peinture ». Une cohabitation entre le synthétique et l’organique, une exploration de la marge qui les sépare, qui semble se réduire dans l’imaginaire collectif. Et pour moi une façon de dépasser la simple évocation du monde naturel.

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Ma connaissance de la peinture à l’huile avance très progressivement. Comme dans l’exploration d’un lieu inconnu, je prends le temps d’ouvrir les différentes portes que comporte cette nouvelle technique picturale, et d’en explorer chacune des pièces en profondeur. Lors de mes premières recherches, j’ai commencé par utiliser le potentiel du noir (série précédente : Compositions). Gouffres, abysses et cosmos sont apparus. Je recherche désormais l’intensité autrement : non plus dans la densité du pigment mais au contraire dans son infime légèreté. Comme j’ai appris à travailler les textures par la quasi absence de matière, je me demande dans quelle mesure je pourrais travailler la peinture à l’huile par la quasi absence de pigments.

Pour cela, j’utilise des lavis, ces teintes acides et utopiques, que je répands en couches infimes sur mes œuvres, façon Olivier Debré. Mon exposition Debré – Jarrosson : rencontre à la Galerie Faidherbe en juin 2021 accompagne cette évolution de mon travail. Les lavis ne suivent pas le tracé des formes préalablement peintes à la peinture acrylique. Elles s’en émancipent, parfois pacifiquement, parfois aussi en attaquant chimiquement la couche picturale qu’elles dégradent. Pour cette raison, utiliser des lavis de couleurs sur des fonds acryliques moins colorés revient à dé-corréler la forme de la couleur. Les couleurs ne rentrent plus dans les formes, ni les formes ne répondent aux couleurs.

De fait, la couleur échappe, au moins en partie, à mon travail sur le geste. Ceci pourrait être une façon de la définir : la couleur, c’est ce qui échappe au mouvement. En séparant, par le lavis, la couleur de la forme, je souhaite approfondir un travail de la couleur émancipé du geste, et m’extraire moi-même, pour un temps, de mes recherches sur la mise en mouvement de la peinture. Tourner une page dans mon travail, en me séparant, au moins temporairement, de la seule analyse chorégraphique.