Pour faire éclore le hasard

C’est l’histoire d’un garçon qui dessine.

Qui dit un jour à ses parents : Je voudrais danser.

Doué pour le ballet, le garçon entre à l’Opéra de Paris.

Mais répétant son premier rôle de soliste – cette Fête des fleurs à Genzano qu’interpréta Noureev –, il se blesse gravement.

C’est l’histoire d’un danseur qui souffre en silence.

D’un blessé qui monte sur scène, et se réveille dans un service de réanimation.

Infection généralisée : on frôle la mort.

Les vraies naissances sont des renaissances.

Silvère Jarrosson voit le jour à dix-huit ans, avec une idée en tête : peindre.


Le destin, c’est le film qu’on se raconte après avoir vu le film.

Silvère dit : On me demande de raconter une histoire, alors j’explique que la peinture s’inscrit dans la continuité de la danse. À cause du mouvement. Mais je ne crois pas que ce soit aussi simple.

Ce n’est jamais aussi simple : la danse était déjà une peinture.


Épinglés au mur de l’atelier : des ébauches de formes, de traits, quatre teintes du bleu, une citation d’Henri Michaux, un dessin d’enfant (princesse et lion magique), des fractales, des photographies de palmiers, un assortiment de papillons, des articles de journaux sur la danse – Maguy Marin, Lucinda Childs.


Silvère dit : C’est une affaire de mélange. Il faut trouver la bonne consistance. Je peins à l’acrylique. Quand l’eau s’évapore, la toile pèse jusqu’à quinze kilos.

Combien de temps pour faire sécher une toile ? – Une semaine. Et il faut qu’elle reste parfaitement à plat.

Le temps que ça sèche ? – On attend.

En attendant ? On ferme les yeux, et on regarde.

Silvère ne peint pas des choses qui se nomment. On dit qu’il pratique l’abstraction.

Comme un test de Rorschach, ses œuvres révèlent à chacun des visages, des paysages.

Silvère précise : Je ne réfléchis pas en termes d’objets mais de sensations, de sentiments.

Dans ses bidons en forme de biberons, il introduit des couleurs.

Pas de mélange.

Il verse.

Les couleurs se déversent.

Une histoire naît, qu’on encourage.


Dialogue de cinéma : Pas mieux pour apprendre l’humilité que la force de gravité.


L’écrivain dispose de vingt-six lettres pour fabriquer son infini.

L’infini est sa conséquence.

L’infini est le point de départ de Silvère.


Une structure rocheuse se déploie : granitique, marbrée.

Silvère dit : Si certaines surfaces évoquent la géologie, c’est qu’elles résultent des mêmes forces qui ont écrasé les montagnes – en moins de temps.

Je pense au mot septicémie.

La toile que je contemple devient infiniment grande ; infiniment petite.


Il devrait être interdit par la loi de photographier un tableau.

Il y a dans le travail de Silvère Jarrosson des reliefs organiques, des rudesses, des suavités propres à l’amour.

On dit aux enfants : Tu peux toucher avec les yeux.


Silvère aime isoler des détails dans ses peintures.

Son pantalon, ses souliers sont tachés de noir et d’or.

La figuration raconte une histoire.

L’abstraction les raconte toutes.


On demande aux écrivains pourquoi ils écrivent.

Si l’on demandait à Silvère pourquoi il peint, on pourrait l’entendre répondre : Pour faire éclore le hasard.

Dans son œuvre : plusieurs périodes déjà.

On est ébahi par la cohérence du mouvement.

Par la fulgurance de ses hasards.


C’est un peintre qui peint sans pinceaux.

À la place, il a le talent.