Salut toi

Salut toi,
Ça fait longtemps, non ?
Ma faute, un peu.
Ma faute les messages sans réponses, les appels pareils.
Faudrait dire : Mea culpa.
Mais pas certain que dans Mea culpa il y ait le fond de ma pensée.
C’est à cette expo – la dernière fois que l’on s’est vus, d’ailleurs – que s’est coagulé quelque chose qui flottait un peu vague jusque-là.
Quelque chose : la raison pour laquelle notre amitié ne tient plus.

(Désolé d’avance, ça va faire pas mal de notes vocales)

L’expo, donc.
Tu m’as dit c’est un jeune peintre qui monte. T’avais l’air enthousiaste. T’as ajouté OK, l’abstraction en ces temps-ci, c’est presque un contre-emploi du Zeitgeist, j’avoue. Mais ça vaut le coup !. Ton air était emballé alors j’ai suivi.
Dans la galerie, joie : c’était presque vide. Le vernissage datait de la veille.
Il y avait plusieurs toiles d’assez grande taille : environ un mètre et demi de large, carrées souvent. Abstraites, effectivement. Mais c’est vague, comme terme, abstrait.
J’ai pas eu le temps de préciser ma pensée que déjà t’embrayais : tu vois, ça s’appelle de l’abstraction évocatrice. Évocatrice ? Bah ouais, c’est abstrait mais on reconnaît des formes, non ? Mais si ! Concentre-toi : là ça évoque pas un paysage, par exemple ? Une montagne et, en dessous, un cours d’eau. Et là, comme une tranche minérale ? Franchement, si tu cherches un peu, tu peux même y trouver un visage. C’est fort, non ?
Pas eu le temps de rentrer dedans, d’effleurer de l’oeil les compositions formant comme des creux et crevasses, des strates à plat, des limbes résistantes à ma raison, que déjà tu les braquais, nos regards, dans tes montagnes et tes cours d’eau et tes visages.

J’ai essayé de te dire que je ne voyais pas. Je crois que je voulais te dire que je ne voulais pas voir.

Une fois ta démonstration faite tu m’as proposé, presque immédiatement, de passer à une autre exposition. Tu y connaissais les travaux de plusieurs artistes, as-tu précisé. Je t’ai dit d’accord, mais laisse-moi un peu de temps, j’aimerais bien prendre le temps de les voir, ces peintures ici. Tu m’as regardé d’un air de sérieux, vraiment ? et puis t’es parti leste.
On s’est pas revus depuis.

Une fois seul dans la galerie j’ai fermé les yeux et essayé d’appliquer cette vieille méthode de respiration que m’avait appris une fois cette psychologue férue de méditation. Inspirer par le nez. Bloquer six secondes. Expirer par la bouche, le plus lent possible. Comme si une bougie se trouvait devant et qu’il s’agissait de pas l’éteindre. Ça a moitié marché.
Puis j’ai regardé les peintures à nouveau.

T’avais pas tort : il y avait peut-être dans ces creux ces crevasses et ces strates des roches et des eaux et des plaines. Peut-être était-ce des paysages. On a envie que ce soit des paysages, non ? Ce serait beau que s’en soit. Ca raccorderait l’abstrait à une tradition, une généalogie, on pourrait tirer les fils de la déconstruction du paysage, passé de l’arrière-plan au sujet central, des perspectives atmosphériques de la Renaissance – celles qui donnent l’illusion de la perspective par le dégradé progressif des couleurs et l’adoucissement progressif des contours – à l’incertain de la touche impressionniste qui rend compte de la Nature changeante. Et face à elle : celui – ou celle – qui peint. Ca nous ferait une belle jambe, hein, cette abstraction qui rappelle celle, lyrique, du XXème siècle, le refus de la forme mais pas de l’émotion. Et puis on lit que le peintre plus jeune dansait et sur sa bio Insta il est écrit Danseur immobile / peintre en mouvement : alors on apprend qu’il engage son corps dans le geste de peindre, qu’il manipule les toiles dans une sorte de chorégraphie, et ça nous ferait une autre généalogie encore, celle de l’expressionnisme abstrait coté action painting.
Sacrée armada de références ! Et puis ?

J’ai parcouru l’œuvre qui me regardait de face. La peinture semblait partir cubique, ramassée, depuis le coin gauche et bas de la toile et remontait à l’oblique, s’émancipant d’une sorte de carcan glitché grise et pétrole et noire en deux amas qui pouvaient être aussi les arêtes d’un récif montagneux ou toute autre chose pour enfin atteindre l’extrémité haute et droite dans des volutes de peut-être fumée. Voilà que je commençais à y voir des formes, à mon tour. Pourtant, j’ai senti que je devais résister. Résister à la formalisation. Formaliser : Réduire (un système, une théorie) à des règles formelles.
C’est ça, je ne voulais pas réduire.

Réduire, ça voulait dire revenir au connu, au comfortable : ceci est un paysage, avec ses montagnes, ces cours d’eaux, ces références à un canon pictural, et ce paysage c’est celui qu’un homme voit, qu’un homme a vu, mon semblable. Mais dans la peinture qui coulait dans le sens inverse de la gravité il y avait quelque chose, quelque chose qui résistait, qui refusait de se laisser engloutir. Si les formes et les couleurs disaient paysage et disaient montagnes et disaient fumées elles ne se laissaient pas saisir, englober. Quel aurait été le point de vue par lequel ce paysage aurait été peint ? Surplombant, à hauteur de chevalet, à hauteur d’avion, omniscient, infime ? La peinture disait non, tu ne peux pas trancher, c’est dead, trouve une autre solution. Alors je me suis rappelé de ce livre que j’avais voulu te prêter, une fois, mais ou toi ou moi n’avions eu le temps de nous croiser ce jour-là. Ça s’appelait Vivre de paysage. L’auteur : François Jullien. Un philosophe contemporain. Un sinologue, aussi, ça a son importance ici.

Dans Vivre de Paysage, François Jullien opère une comparaison, celle de la notion de paysage, entre les cultures européenne et chinoise. Une comparaison pour opposer deux visions du monde ou, plutôt, deux visions de notre rapport au monde (on devrait dire : ontologique) : “Paysage” supposera toujours en lui, en Europe, cette extériorité du spectateur", explique-t-il en début d’ouvrage. Le paysage européen est un point de vue situé, une portion de pays, nous dit-on (pays/paysage), que le regard y découpe. Toute notre tradition picturale, de la Renaissance à l’Impressionnisme, nous ramène à cette idée de portion située : qu’elle soit décor ou contrebas d’une impression, elle porte en elle le poids de celui qui regarde. Le ou la peintre, donc, et plus tard celui ou celle qui regarde la toile. En Chine, l’étymologie même du mot paysage porte en elle une réfutation de ce point de vue situé. Le terme chinois équivalent à paysage peut se traduire littéral par montagne-eau. Il ne se réfère pas, ainsi, à une portion, mais plutôt une configuration. Dans une grande partie de la tradition picturale et littéraire chinoise, détaille François Jullien, le paysage est un sujet essentiel, mais sa représentation se défait de tout regard extérieur : on tente de le déployer indépendant de l’humain. Pas circonscrit, pas statique : "Un paysage, en Chine, n’est donc jamais un “coin” du monde, mais toujours, au sein même de sa configuration singulière, l’oeuvre ou plutôt l’opération du monde en son entier.
Et puis j’ai arrêté de penser à François Jullien.
J’ai regardé à nouveau la toile et les autres autour et je me suis senti heureux, redevable presque, qu’elles m’aient refusé de voir le monde de mon point de vue. Plutôt que toutes les références auxquelles on pouvait les rattacher, je vivais face à elles une expérience intime : les peintures de Silvère Jarrosson – j’avais enfin percuté le nom de l’artiste – m’enjoignais à ne pas chercher facile le particulier, à résister à la tentation du connu. Il y avait peut-être d’ailleurs là-dessous quelque chose de très contemporain, la détermination à penser un rapport au monde au-delà de soi, un rapport écologique. Mais j’ai pas creusé l’idée parce que j’ai pensé à toi alors, au fait que ce rapport au monde tu semblais t’en foutre pas mal.

Toi et tes visages.
Toi et tes expositions où t’aimes surtout reconnaître les artistes.

Toi qui, lisant un passage que je t’envoie d’Hervé Guibert, me dit ah, c’est bien les eighties, ça !
Toi qui rage toujours de ne pas avoir acheté de Bitcoins assez tôt.
Toi qui veut être le premier toujours à partager les nouvelles du jour sur notre groupe Whatsapp d’ami·es presque perdu·es de vue.
Toi qui rigole quand j’essaie de t’expliquer – maladroit – que rien n’est plus fort peut-être que le hasard impondérable de la personne qui s’assied un jour en face de soi.

Alors autant les peintures je leur disais cimer pour l’ontologie l’écologie et le choc intime autant je les maudissais de me faire perdre un ami.
Peut-être aussi n’était-ce pas entièrement de leur faute.

On a vu un film ensemble, il y a longtemps. Ça s’appelait Ni le ciel ni la terre. Le réal est un plasticien, d’ailleurs, Clément Cogitore. Dedans des soldats sur le terrain afghan luttaient contre les disparitions inexpliquées des leurs, devenaient un peu fous à force de pas comprendre, de pas pouvoir attribuer ça au simple brutal de la guerre et des ennemis, et finissaient par prétendre que ces disparitions étaient bien le fait du camp d’en face plutôt que d’accepter qu’ils ne pouvaient pas les expliquer. On avait aimé ce film tous les deux. Aujourd’hui tu me rappelle ces soldats. Ces soldats qui pensent que l’évocation dans abstraction évocatrice se rapporte à la possibilité de voir du connu, quand on peut aussi parler de l’autre sens, l’autre sens d’évoquer, celui qui dit : capable de faire apparaître (quelque chose) par la magie.

Peut-être qu’on pourra en parler, tous les deux, peut-être que je me trompe tout à fait sur toi, sur ce que tu penses, ce que tu as ressenti face à ces toiles. Et peut-être qu’on tombera d’accord sur la magie qui émanait d’elles, leur tour de passe-passe : réussir, enfin, à nous faire disparaître.